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Liens humains: Jennine Krauchi et David Heinrichs

29 janvier au 29 mars 2026

Lancement de l’exposition : 29 janvier, 18 h à 21 h

Commissaire : hannah_g

La nature elle-même, je crois, a créé les liens qui existent entre une personne et son prochain.

—Cicéron.

(« Laelius: On Friendship » dans Cicero: On the Good Life. Traduction de Michael Grant. London, Penguin, 1971, p. 186)

Comment nous lions-nous d’amitié avec une autre personne? Tellement de pensées, de bonheurs, de compétences et de circonstances peuvent provoquer le début d’une amitié. Un lien peut se créer dès la première rencontre ou après quelques interactions. Dans un tel cas, on peut avoir l’impression d’avoir accédé à l’autre être et, grâce à un déclic tout en douceur, d’être connectés. L’amitié allie partage et plaisir, constance et honnêteté, temps et communication. Elle nous aide à être libres et à exprimer pleinement nos idées et émotions.

L’amitié est aussi une riche source d’apprentissage. Nous écoutons et racontons nos histoires personnelles qui décrivent notre parcours. Ce faisant, nous nous familiarisons avec des contextes historiques et sociaux plus vastes. Nous pouvons perfectionner nos compétences en faisant des choses ensemble, comme jouer au football, cuisiner, voire même s’adonner au perlage.

Jennine Krauchi et David Heinrichs se connaissent depuis près de dix ans. Ils se sont rencontrés pour la première fois à la Fédération Métisse du Manitoba (FMM) lorsque David y travaillait. Un jour, David est allé poser quelques questions à feu Lawrence Barkwell, historien principal à l’Institut Louis-Riel de la FMM à l’époque, et Jennine s’y trouvait. Ils furent présentés l’un à l’autre. Ils se croisés à maintes reprises dans le cadre de divers événements, y compris le groupe de perlage de la FMM, où David travaillait sur son sac pieuvre (qui a fait partie de l’exposition collective Planet Love à la Galerie Buhler Gallery en 2023 et dont l’image est devenue l’un des cinq carreaux de frottage en laiton exposés à Winnipeg). Il a demandé de l’aide à Jennine et, pour reprendre les paroles de David, « [ils ont] simplement continué de se voir! ».

Jennine est reconnue comme l’une des artistes métisses du perlage les plus importantes de l’île de la Tortue/Canada. Elle est une descendante des McLeod, Monkman et Spence, entre autres, des Métis de la rivière Rouge qui se sont installés dans la communauté de Minnewakan, près des rives du lac Manitoba. En partageant ses compétences et ses connaissances, Jennine a grandement contribué à faire renaître cette pratique. Elle a d’ailleurs reçu une Médaille du couronnement du Roi Charles III, le Prix de distinction en arts du Manitoba, ainsi que de nombreux autres prix.

Le perlage est une pratique chronophage; il faut des heures de travail au même endroit pour créer une seule œuvre. Voilà des conditions idéales pour bâtir des relations et créer une communauté. Le perlage peut être une pratique sociale autant que solitaire, et cet aspect communautaire a toujours été important pour les Métis. Se rassembler autour d’une table avec une ou plusieurs personnes et une théière permet d’alléger la charge de travail et de faciliter le partage des compétences. Il s’agit en outre d’une occasion de rendre visite à d’autres et de se raconter des histoires. On maintient ainsi bien en vie la culture du perlage et on évite que les histoires personnelles, familiales et métisses ne tombent dans l’oubli. Le placement de chaque perle pour créer une image est une métaphore puissante de l’importance de chaque personne au sein d’une communauté et d’une culture.

La mère de David est une Métisse. Poitras, Champagne, Fisher et Grant font partie des noms de famille de ses ancêtres. La famille Poitras vivait à Saint-Vital depuis plusieurs générations jusqu’à ce que sa mère, et David, grandissent dans le quartier Elmwood de Winnipeg. David est citoyen de la Fédération Métisse du Manitoba et membre de la section locale des Métis bispirituels. La famille de son père est composée de colons mennonites qui se sont établis dans le sud du Manitoba à la fin des années 1800. Chaque fois que je le vois, David mentionne à tout coup qu’il vient de découvrir l’existence d’un nouveau proche. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ait autant de cousins éloignés que lui et il est toujours content d’en trouver un autre. Nous avons même tous les deux un lien qui va au-delà de celui qui unit l’artiste et la commissaire; il y a de nombreuses années, nous étions voisins. À cette époque, David étudiait pour obtenir un diplôme en sciences biologiques et l’importance des végétaux à ses yeux était aussi évidente à ce moment-là qu’elle ne l’est aujourd’hui.


Jennine est la mentore de David, mais leur amitié est indéniable. Peut-être que le perlage est intimement lié au fait de parler et d’écouter : la nécessité de porter attention, d’appliquer les connaissances, de raconter ses erreurs et ses réussites. Les deux artistes s’expriment facilement et sont toujours prêts à raconter leurs histoires et à écouter les vôtres. On le constate dans leur travail, qui met en valeur des fleurs pleines et des motifs rythmés et qui transmet l’esprit des grands-mères, dont les créations sont honorées dans leurs conceptions. Leurs œuvres peuvent être utilisées pour des cadeaux à la famille, des commandes spéciales et des événements importants. Curieux et innovants, les deux artistes mettent à l’essai de nouvelles approches et profitent du parcours de la fabrication au XXIe siècle, avec ses avancées, ses espoirs et ses défis.

Cette exposition illustre autant la relation entre David et Jennine que leur travail individuel. Les œuvres rassemblées ici témoignent des heures passées en la compagnie de l’autre ainsi que des heures qu’ils ont consacrées seuls à la fabrication. Lors de nos réunions avant cette exposition, j’ai posé des questions et écouté pendant qu’ils répondaient allègrement, terminant à une ou deux reprises la phrase de l’autre. Ils semblent être des âmes sœurs. Le respect mutuel et l’intérêt qu’ils manifestent pour les expériences de vie de l’autre (hétéro/queer, femme/homme, plus âgée/plus jeune) sont le reflet de leur approche par rapport à la création, qui repose sur la réciprocité.

Étant donné le processus de fabrication si laborieux, plusieurs objets sont des expressions d’amour ou de respect envers le destinataire. Ils sont aussi des réceptacles du temps, des valeurs et des liens partagés tout au long de la création des objets, et c’est en partie ce qui leur confère un caractère sacré. Les fleurs, les feuilles et les tiges caractérisant le travail du peuple qui fait du perlage aux motifs de fleurs en témoignent aussi : toutes les expériences et relations sont enracinées dans la terre nourricière. À cet égard, chaque perle posée peut être une expression à la fois du meilleur côté de l’humanité et aussi de la conviction que ces bonnes choses, à savoir l’amitié, la créativité, l’expression, la beauté et la gratitude, ont une incidence favorable sur le cheminement des gens et leur compréhension de leurs liens avec les personnes qui les entourent.